Merci d'avoir lancé ce fil, je n'ai pu y répondre jusque là, mais je me faire un plaisir de faire un pavé
Le point le plus important me semble être ceci :
Fugace a écrit : sam. 26 juil. 2025 02:39
...
Pourquoi dans la sphère du débat, dans un domaine touchant aux sciences sociales, devrions-nous renoncer volontairement à l'usage de la courbe de Gauss.
@InMedio et
@lady space ont raison, il existe en fait pléthore de distributions pour décrire des données. La distribution normale/gaussienne est certes la plus connue mais il n'y a pas de raisons de penser que la plupart des phénomènes naturels sont décrits par une distribution normale.
En fait ça me rappelle mes études de graphismes (oui là vous voyez pas le rapport, mais attendez deux secondes).
Pendant mes études j'ai appris un certain nombres de "règles" concernant la construction graphique, et notamment les proportions qui permettent de capter l'attention visuelle pour mieux transmettre le message de l'image.
Pas mal de gens pensent que le nombre d'or est LA proportion qu'on retrouve partout (dans la nature : spirales de certaines coquilles, disposition des graines de tournesol, croissance des feuilles autour d’une tige, et dans les création humaines : architecture, art...), c'est très souvent cité dans les milieux ésotériques, et ça a assez transpiré dans les médias pour qu'on croie que c'est partout.
Mais en fait non.
Le nombre d'or c'est UNE proportion qui marche. Il en existe des tas d'autres (loi des tiers, des demis, des quarts...), donc il n'est pas utile en tant que graphiste de tout faire selon le nombre d'or, il y a d'autres proportions efficaces et faciles à mettre en place.
Et bien c'est pareil avec la loi normale. C'est une loi remarquable, qui décrit un certain nombre de répartitions de données connues (taille, QI, erreurs de mesure...), mais s'en est une parmi d'autres.
Dans le monde réel, beaucoup de phénomènes suivent plutôt des lois asymétriques ou à queues lourdes :
- Revenus et patrimoines = lois de Pareto
- Temps d’attente = lois exponentielles ou gamma
- Risques extrêmes (crises financières, catastrophes naturelles) = distributions avec queues beaucoup plus lourdes que la normale.
Il est vrai que la loi normale, grâce au théorème central limite est beaucoup utilisée mais c'est surtout car c'est mathématiquement très pratique : symétrique, définie par seulement deux paramètres (moyenne, écart-type), avec des tables et outils bien établis. Ça permet une description optimisée des données et des facilités de calculs.
Le hic c'est que vouloir à tout prix une distribution normale peu mener à de lourdes erreurs.
Si on force une loi normale là où ce n’est pas adapté, on peut sous-estimer les événements rares et extrêmes (la sous-estimation des crises financières par certains modèles des années 2000 est un bon exemple)
Un petit aparté : méfiez-vous des mathématiciens qui parlent de stats. Si si. Car si un statisticien a forcément des bases mathématiques solides propres à sa discipline mais n'est pas mathématicien (dans le sens où généralement il ne pond pas de nouvelles lois mathématiques), les mathématiciens ne sont souvent pas statisticiens du tout et se plantent dans les interprétations de problèmes statistiques.
Pour les plus curieux voici un exemple célèbre, l'affaire Janet Collins :
https://www.studocu.com/fr/document/lyc ... /126933604
Les stats sont bien plus qu'une affaire de calculs ou de représentations statistiques, mais j'y reviendrai après.
Autre point : le big data
Fugace a écrit : lun. 28 juil. 2025 20:26
Et Jahroo, je veux bien croire que les sciences sociales réfutent ou récusent l'usage de la courbe de Gauss mais de ce que l'on sait de la datascience et du big data, les informaticiens ne s'en privent pas
et cela fonctionne. La loi normale est littéralement la brique fondatrice de la datascience...
Alors ce serait intéressant que tu précises ta pensée vu que le sujet est vaste, car très franchement pour le coup la généralisation me semble abusive (oui je dénonce la généralisation dans un sujet sur la généralisation ^^)
Concernant le big data dans les LLM utilisés par les différentes IA, on utilise certes la loi normale pour initialiser les poids des réseaux de neurones, pour le côté pratique et l'optimisation.
Mais ensuite, quand l'entraînement est réalisé, la répartition des poids n'a plus rien à voir avec une loi normale.
Pendant l’inférence (c'est à dire la génération du texte), la distribution de probabilité sur le vocabulaire n'est pas une distribution normale (généralement avec une distribution catégorielle discrète, un "softmax"), et les mots suivants sont choisis via différents sampling dans cette distribution catégorielle.
Ainsi la loi normale n'intervient qu'à l'initialisation de l'entraînement et n'est donc pas majoritairement utilisée dans la génération de texte par LLM.
Donc le "les informaticiens ne s'en privent pas et cela marche" me paraît franchement exagéré.
Au-delà de tout ça, le fait qu'on modélise des données avec telle ou telle loi statistique n'est que la première partie du problème que les statisticiens doivent résoudre face à une question complexe.
Car la modélisation ne fait que donner une vue d'ensemble, une première vision. Une distribution décrit comment les données sont réparties, mais pas pourquoi. Et en sciences sociales, comprendre les comportements et les choix est aussi essentiel.
On peut prendre l'exemple de la répartition du QI qu'on connaît tous assez bien ici. Le fait de voir que le QI se répartit en cloche ne nous indique rien sur les origines de cette répartition et les facteurs qui jouent sur le QI de la population. Pour cela il y a nécessité de faire des études parallèles pour différencier les facteurs en cause, et c'est en fait là que la partie compliquée commence.
D'ailleurs on se penche souvent sur les chiffres en se demandant ce qu'ils nous apprennent, mais on pense plus rarement aux facteurs cachés auxquels on ne pense pas. À ce que les données peuvent cacher, au fait que la qualité des données est souvent imparfaite. Mettre en lumière les manques est souvent tout aussi intéressant que les premières idées dégagées par les données.
Dans la répartition du QI par pays, fréquemment utilisée (hélas) pour établir une "hiérarchie", certains voient souvent le facteur génétique (ce à quoi ils pensent en premier), mais il y a aussi des tas de facteurs environnementaux impliqués (l'accès à l'éducation - qui est évident - l'accès aux soins, moins évident) et il y a les biais statistiques engendrés par les méthodes de comparaison (ce qu'on ne voit pas au départ).
Il faut penser à tout ce qui peut influencer les chiffres et tester chaque possibilité. Je vous laisse imaginer la complexité de ce travail, mais ce sont bien des statisticiens qui s'en chargent (au sein d'équipes scientifiques).
En fait le grand public s'imagine que les statistiques, c'est juste les chiffres dans les graphiques. Mais c'est loin de s'arrêter à ça.
Cette image de ne voir le métier que par "tel truc marche sur 80% de la population donc c'est ok pour tout le monde" est une simplification et une romantisation véhiculée par les médias.
Le problème que tout cela pose dans les débats, c'est que brandir les chiffres, qu'ils soient normalisés ou pas, avec telle répartition ou pas, mène généralement à tous les camps qui interprètent ces chiffres à leur propre sauce. Sans vraiment essayer de démêler le vrai du faux.
Dans le domaine des sciences sociales, isoler tous les facteurs est particulièrement complexe, et la simplification dans les débats est délétère. On en arrive souvent à des décisions simplistes et peu efficaces.
Comme dans l'exemple de l'affaire Janet Collins citée plus haut. On fait une réflexion simpliste et on croit avoir la vérité sans se rendre compte que les facteurs étaient interdépendants et les données de base faussées.
Donc se dire qu'on va se contenter de courbes de Gauss pour interpréter des données en sociologie, très franchement, j'ai du mal à voir l'intérêt.
Après je suis curieuse : où voulais-tu en venir
@Fugace ? De quels champs de la sociologie voulais-tu parler ?
Cela aiderait grandement à affiner le débat.