Bonjour à tous !
Je ne peux m'empêcher de dépoussiérer ce sujet découvert lors de mon exploration du forum, et pour cause : à côté de ma pratique clinique, je fais de la recherche, et ce thème est justement mon sujet de prédilection qui m'anime depuis de longues années ! Je vais donc essayer d'apporter quelques éléments issus des données scientifiques récentes et pertinentes aux questions formulées ici.
Tout d'abord, ce "dialogue interne" est appelé dans le domaine scientifique le langage intérieur, ou endophasie pour les intimes ("inner speech" en anglais). Je vais essayer d'apporter quelques éléments sur les différents points discutés dans les précédents messages.
mais il paraîtrait d'après mes quelques lectures sur le hpi et un rapide échange lors de l'anamnèse avec la neuropsy qui m'a fait passer la WAIS que ce n'est pas un fonctionnement tout à fait ordinaire.
Tout dépend de ce que l'on appelle "fonctionnement ordinaire". En fait, selon les études d'Hulburt et al. qui a publié plusieurs travaux portant sur des tentatives d'estimation de la fréquence d'occurrence de l'endophasie, cette "petite voix dans la tête" serait présente en moyenne 26% du temps de vie éveillé, avec de très fortes variations interindividuelles allant de d'une fréquence de 0 à 75% du temps éveillé.
savais-tu que quand on se parle "dans sa tête" en fait on parle réellement, mais sans vocaliser. On fait des micro mouvement comme si on parlait vraiment et.. euh bon voilà en gros j'avais envie de le dire
C'est en partie exact, puisqu'en réalité, les commandes motrices correspondant au résultat voulu à voix haute avant la génération de la parole externalisée sont comparées au plan moteur qui est en train d'être planifié et sont inhibées juste avant le stade effectif, générant cette sensation de "parole" dans la tête. C'est prouvé notamment dans l'étude des ruminations mentales dont la survenue serait corrélée notamment à des activations enregistrées notamment au niveau des orbiculaires des lèvres. Pour l'anedote, certains chercheurs iraient même jusqu'à dire que la mastication de chewing-gum pourrait "bloquer" ces micro-activations et diminueraient la production endophasique.
Je me doute bien que tout le monde pense en mots.
Je réagis dans la lignée d'Osia et des commentaires suivants. L'endophasie est par essence multisensorielle, et peut se manifester de différentes façons : sous forme de mots dans sa forme pleinement développée parfois, mais aussi parfois sous forme d'images, de sons, d'odeurs, de ressentis abstraits, etc. Certaines personnes sont incapables de produire du langage intérieur : on parle alors d'aphatnasie auditive verbale (environ 1 à 2%, (je vous renvoie vers les travaux de Huson ou de Pesci) de la population, ce qui est assez important tout de même pour être souligné. Pour l'anecdote, l'une de mes étudiante est venue me voir à l'issue d'un cours portant sur cette thématique et s'est reconnue dans ce profil qu'elle pensait "normal" sans même savoir auparavant que ce fonctionnement représentait au final une minorité. Elle compensait du coup par une verbalisation à voix haute.)
Chez moi ça prend aussi régulièrement la forme de dialogues par anticipation quand je sais que je vais devoir participer à une discussion importante et incontournable.
Cela renvoie à l'une des trois dimensions du langage intérieur, à savoir sa "dialogalité" se rapportant au nombre de personnes impliquées dans ce dialogue intérieur et à leur statut (ma voix, voix neutre, ou voix d'un.e autre).
Pour le reste, d'accord, encore qu'il faudrait nuancer et définir avec précision les notions de "mots" et de "langage" pour éviter les risques de malentendu et de confusion (le cas des autistes dits "non-verbaux" et celui des sourds sont différents, par exemple, et dans chacune de ces deux catégories il existe des situations très diverses qu'on ne peut pas amalgamer).
Pour apporter une petite information complémentaire à ce sujet, des études ont été menées chez des personnes atteintes de surdité et signantes, et dans ce cas, leur langage intérieur se manifeste sous forme visuelle (ils visualisent les différentes configurations, etc.). (voir les travaux de Bellugi et al. à ce sujet, qui remontent mais qui font office d'étude princeps à ce sujet).
La corrélation avec l'ICV ne me paraît pas impossible mais quant à avoir un avis fondé...
A ma connaissance, il n'y a pas d'étude portant à ce jour sur l'endophasie chez les sujets avec HP/THP (mais ce serait hyper intéressant, et cela peut représenter une piste passionnante pour mes prochains travaux !), je ne peux donc pas apporter d'élément sur les liens éventuels avec l'ICV. En revanche, des liens particulièrement forts sont établis entre endophasie et mémoire de travail verbale, puisque le langage intérieur serait un "support" à la boucle phonologique via la création d'une trace motrice interne venant soutenir le maintien temporaire de l'information (je vous renvoie vers les études de Marvel et Desmond sur ce point).
Bon, je vais m'arrêter là, car je pourrais en parler pendant des heures, mais je suis ravie que ce sujet vous intéresse, cela prouve qu'il suscite un réel intérêt tant dans la recherche quand dans la clinique, et j'espère que nous continuerons à mieux le comprendre dans de futurs travaux ! Ces points rapportés représentent des réponses simplifiées et très résumées évidemment, car il aurait fallu bien plus d'un simple message pour tout aborder. Je ne sais pas si c'est adapté sur ce forum, mais si jamais vous cherchez d'autres références à ce sujet, je serais ravie de vous conseiller !